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La chronique d'Isabelle Hannart

La supercherie des évaluations de CM2

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La satisfaction affichée par le ministère de l'Education nationale à l'issue de l'évaluation des connaissances des élèves de CM2 dissimule des faits moins plaisants : une importante proportion d'élèves a un niveau insuffisant et l'Education nationale est un véritable capharnaüm.

Tout va très bien, madame la marquise… La publication de l’évaluation des connaissances des élèves de CM2 réalisée au mois de janvier est faite pour rassurer le public : comme le dit Jean-Louis Nembrini, directeur général de l’enseignement scolaire : « Notre école fait réussir beaucoup d’élèves. » Résultats des tests à l’appui, paraît-il. Et si l'on y regardait de plus près ?

En français, sur 60 questions posées :
• 7 % des élèves n’ont répondu correctement qu’à moins de 20 questions sur 60 et sont donc réputés n’avoir « pas les acquis suffisants » ;
• 18 % ont su répondre à un nombre de questions compris entre 20 et 30 ;
• 30 %, à 30 à 40 questions ;
• 45 %, à plus de 40 questions.

En mathématiques, sur 40 questions posées :
• 15 % des élèves ont trouvé la réponse correcte à moins de 14 questions;
• 20 %, à 14 à 20 questions ;
• 30 %, à 20 à 27 questions ;
• 35 %, à plus de 27 questions.

Ce bilan justifie-t-il un communiqué de victoire ?

25 % des élèves de CM2 sont incapables de donner une réponse juste à la moitié des exercices proposés en français, et 35 % en mathématiques ! Que l’on songe à ce que pourrait être la réaction des parents si on leur disait, en confiant une arme à leur enfant, qu’il a 25 % ou 35 % de chances de se tirer une balle dans le pied. Quitter l’école primaire sans avoir acquis les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul, revient à se tirer une balle dans le pied pour la suite de ses études.

40 % des élèves entrent en sixième sans savoir lire correctement

En effet, comme le souligne un rapport du Haut Conseil de l’Education (HCE) sur l’école primaire réalisé en 2007, en sixième « l’absence de consolidation des acquis des élèves les plus fragiles aggrave leurs lacunes initiales. » Or, le même rapport rappelle qu'« Avec la prolongation de la durée de la scolarité obligatoire et l’instauration du collège unique, la finalité de l’école primaire a changé : il s’agit non seulement de former les enfants, de porter chacun au maximum de ses possibilités, mais aussi de les mener tous au collège. » L’Education nationale continue de se fixer pour objectif de conduire 80 % d’une classe d’âge au bac.

Comment, dès lors, Jean-Louis Nembrini peut-il se réjouir qu'un quart des élèves en français et plus du tiers d’entre eux en mathématiques restent au bord du chemin ?

En réalité, le directeur général de l’enseignement scolaire est satisfait, parce qu’il est soulagé. Aussi catastrophiques soient-ils, les résultats de l’évaluation le sont moins que ne le laissaient craindre les plus récentes études nationales et internationales.

L’étude du HCE, déjà citée, établit qu’à l’issue du primaire, en ce qui concerne la lecture, 10 % des élèves seulement « comprennent finement le contenu d’un texte, peuvent en reconstituer le sens implicite ou explicite et justifier une argumentation ». En revanche, 40 % sont en difficulté :

- 25 % ont des acquis fragiles. En lecture, « ils ne sont pas encore des lecteurs assez entraînés pour assimiler le contenu de livres scolaires, ou même pour les utiliser. » En calcul, « Ils ne maîtrisent pas les opérations de base ». Ces élèves, estime le HCE, « sont condamnés à une scolarité difficile au collège et à une poursuite d’études incertaine au-delà. »


- 15 % connaissent des difficultés sévères ou très sévères, en raison de multiples lacunes : « Dans le meilleur des cas, ces élèves déchiffrent, mais ne sont pas capables de comprendre l’ensemble du texte qui leur est soumis ni d’en déduire quoi que ce soit ; dans le pire des cas, ils ne déchiffrent même pas. » Ces lacunes, conclut le HCE, « rendent impossibles aussi bien un réel parcours scolaire de collège qu’une formation qualifiante. »


Au total, selon le Haut Conseil de l’Education, ce sont donc 40 % des élèves qui seront incapables de poursuivre une scolarité normale dans le secondaire.

En 20 ans, le niveau scolaire a sensiblement baissé

Autre enquête, conclusions similaires : la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) de l’Education nationale a évalué les performances des élèves de CM2 en lecture, en calcul et en orthographe à vingt ans d’intervalle, en 1987, 1997 et 2007. Il en ressort que l’« On constate sur vingt ans une baisse significative des performances des élèves dans les trois compétences qui font l’objet de cette enquête. »

Les élèves étaient soumis aux mêmes épreuves en 2007 qu’en 1997 et 1987, à l’exception de certains problèmes de calcul comme les divisions de nombres décimaux, hors programme aujourd’hui…

- Les enquêteurs de la DEPP constatent une baisse sensible du niveau en lecture en 2007, par rapport aux résultats de 1987 et 1997, notamment concernant les élèves les plus faibles : « deux fois plus d’élèves (21 %) se situent en 2007 au niveau de compétence des 10 % d’élèves les plus faibles de 1987. »

- En calcul, après une baisse spectaculaire entre 1987 et 1997, la situation s’est stabilisée, mais le score moyen reste en légère baisse.

- En orthographe, à la même dictée, les élèves font en moyenne un tiers de fautes en plus qu’en 1987 (14,7 en 2007 contre 10,7 voilà 20 ans). Ce sont principalement les erreurs grammaticales qui augmentent. Ainsi, en 2007, 63 % des élèves écrivent correctement le verbe « tombait » dans la phrase : « Le soir tombait », contre 87 % en 1987.

Une ahurissante cacophonie

Les comparaisons internationales témoignent des mêmes tendances, comme les enquêtes PISA, qui évaluent tous les trois ans les compétences en lecture et la culture mathématique et scientifique des jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE et les Etats partenaires.

Concernant la France, PISA 2006, dernière enquête en date, signalait une baisse de performances en lecture par rapport à 2000 et un net recul en mathématiques (- 15 points) par rapport à 2003. Certes, il ne s’agit pas du primaire ; mais comme le montre l’étude du HCE, les lacunes constatées dans le secondaire ont le plus souvent leurs racines au primaire.

Comment expliquer, alors, que les résultats de l’évaluation des élèves de CM2 soient un peu moins catastrophiques qu’on ne le craignait ?

Certes, les nouveaux programmes du primaire voulus par Xavier Darcos, très supérieurs aux précédents, devraient se traduire par une amélioration sensible du niveau ; mais leur mise en œuvre est trop récente pour que les résultats puissent déjà s’en faire sentir sur les compétences des élèves de CM2.

Les explications doivent être cherchées ailleurs.

D’une part, de l’aveu même de Jean-Louis Nembrini, en raison de l’opposition des syndicats d’enseignants à l’évaluation et de l’appel à la boycotter lancé par certains d’entre eux (CGT, Sud, CNT), le ministère n’a recueilli que 550 000 résultats sur 700 000 attendus, soit plus de 78 %. Plus de 21 % des élèves n’ont pas été évalués.

Aux yeux du directeur général de l’enseignement scolaire, ces 78 % suffisent pour tirer de cette évaluation « d’utiles observations ». Sans doute, mais les 21 % manquants (soit plus d’un cinquième des élèves de CM2) faussent indubitablement les résultats, d’autant plus que les enseignants qui ont refusé de se prêter à l’évaluation sont les plus hostiles aux nouveaux programmes du primaire – ce dont on peut induire qu’ils sont aussi les premiers à appliquer les plus mauvaises méthodes d’enseignement.

Par ailleurs, il est permis de se demander ce que valent les 550 000 réponses obtenues, sachant que d’autres syndicats (SNUipp, SE UNSA, SGEN) avaient appelé les enseignants qui ne boycottaient pas l’évaluation à opérer un « tri sélectif » des « items », autrement dit à supprimer purement et simplement des questionnaires les questions qui ne leur convenaient pas ; et que de nombreux instituteurs, craignant que les résultats ne servent à jauger la qualité de leur travail ou de leur établissement, ont "préparé" les exercices avec leur élèves avant de leur faire passer les tests "pour de bon"…

Pour achever de discréditer le processus d’évaluation, le syndicat national des personnels d’inspection FSU (SNPI-FSU) a publié un communiqué accusant les inspecteurs d’académie directeurs des services départementaux de l’Education nationale (IA-DSDEN), dont la mission consiste à mettre en œuvre la politique du ministre, de faire pression sur les inspecteurs du premier degré pour faire remonter les scores.

Au bout du compte, les évaluations débouchent donc sur une ahurissante cacophonie qui ne permet pas réellement d’appréhender le niveau réel des élèves en fin de primaire, mais illustre de façon saisissante l’état pitoyable de notre système éducatif.

Pour en savoir plus :

Rapport du HCE L'école primaire, Bilan des résultats de l'école - 2007 : http://www.hce.education.fr/gallery_files/site/21/40.pdf

Enquête de la DEPP Lire, écrire, compter : les performances des élèves de CM2 à vingt ans d'intervalle 1987-2007 : http://media.education.gouv.fr/file/2008/23/9/NI0838_41239.pdf

Enquête PISA 2006 : http://www.oecd.org/document/5/0,3343,en_32252351_32236191_39720645_1_1_1_1,00.html


 
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