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On nous a envoyé une très bonne critique d'un grand succès de la rentrée littéraire : "La fabrique du crétin" de Jean-Paul Brighelli (Jean-Claude Gawsewitch Editeur, Paris, 2005) :
" Pendant près d’un siècle, la France a possédé l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde et, pour des raisons qui restent à éclaircir, elle l’a mis à bas, sans qu’une catastrophe naturelle ou une occupation étrangère l’y contraigne. Les débats présents ne ressemblent plus à une querelle des Anciens et des Modernes : il y a beau temps qu’on s’est rendu compte du désastre que constituent les mathématiques modernes (et les mathématiciens de se demander où est passée leur relève : on lui a simplement donné envie de faire autre chose). Les méthodes de lecture “ modernes ”, inventées à l’époque de Mon Oncle et du Formica, ont produit des générations d’illettrés ; on est passé de l’histoire événementielle à l’histoire thématique, puis à plus d’histoire du tout ; le contournement de la carte scolaire est devenu un véritable sport national (qui étonne les étrangers).
Bref, la situation n’incite pas à l’optimisme et le livre de Jean-Paul Brighelli, La Fabrique du crétin : la mort programmée de l’école mérite l’attention du lecteur. Tout d’abord en raison de ses titre et sous-titre : l’adjectif “ programmée ” attire l’œil et, quoi qu’en dise le préfacier, Bernard Lecherbonnier, l’expression “ fabrique du crétin ” n’est point un génitif subjectif (le crétin n’est pas celui qui dirige la fabrique, mais bel et bien le produit final, attendu). Ensuite, du fait de la personnalité de l’auteur, Normalien, agrégé de lettres et rédacteur de manuels scolaires estimés (on n’imagine pas André Lagarde ou Laurent Michard publier un brûlot pareil et rien ne montre mieux l’effarante distance qui sépare un professeur de lettres des années 2000 d’un de ses collègues exerçant un demi-siècle plus tôt). J.-P. Brighelli étudie donc le système scolaire de l’intérieur, et non en tant que journaliste. “ Mort programmée ”, mais par qui ? Nul complot, seulement un projet collectif, partagé par la droite et par la gauche depuis plusieurs décennies. La France ne cesse de chuter dans les classements internationaux qui évaluent les systèmes éducatifs et un bachelier d’aujourd’hui sait moins de choses (et le sait moins bien) que son grand-père, pourvu du seul certificat d’études.
Comment en est-on arrivé là ? Par une combinaison délétère de bonnes intentions et d’arrière-pensées politiques, depuis que la jeunesse de mai 1968 entreprit à grands frais de rompre avec ses parents. L’école républicaine, dont on entretient la nostalgie légitime, n’était pas égalitaire (elle n’avait pas à l’être), mais elle offrait à chacun sa chance, selon ses mérites, et on ne dira jamais assez qu’elle fut l’outil efficace qui permit de transformer la France, pour l’essentiel agricole, en grande puissance industrielle. Les hussards noirs surent imposer l’emploi de la langue française, au détriment des patois, dont le déclin irréversible s’amorça alors. L’école d’aujourd’hui, qui n’a plus de républicain que le nom, a la hantise de l’égalité et donne, en apparence, la même éducation à tout le monde (mais l’éducation et l’instruction sont deux choses différentes). L’omerta règne et il est mal vu de dire qu’une forme d’apartheid scolaire s’est développée, entre d’une part les établissements privés ou publics de tradition, d’autre part l’écrasante majorité des collèges et lycées. Et les lointains descendants des hussards noirs échouent à faire apprendre le bon usage du français aux enfants des banlieues.
L’auteur dresse un impitoyable état des lieux : sous des dehors bienveillants et universalistes, la “ nouvelle pédagogie ” a détruit l’ascenseur social que constituait l’école républicaine. Il note que certains promoteurs de la “ nouvelle pédagogie ” sont partis d’un milieu humble et ont su, par la voie des concours, parvenir à de hautes fonctions publiques, mais qu’ils ont ensuite fait leur possible pour briser le système auquel ils devaient leur ascension. Quant aux enseignants de la base, ceux qui veulent encore exercer leur métier dans sa plénitude (et sa beauté), ils sont obligés de ruser avec les corps d’inspection et les chefs d’établissement, qui sont d’anciens collègues reconvertis dans l’administration, pour des raisons parfois peu avouables.
Jusque là, on ne peut qu’applaudir, mais J.-P. Brighelli se montre moins convaincant quand il se met à parler politique, car il faut en venir là, puisque la question de l’éducation est fondamentalement politique. En désaccord sur à peu près tout, la droite et la gauche ont œuvré ensemble à détruire l’ancienne école, mais la responsabilité de la gauche est nettement plus grande, car l’école à l’ancienne profitait aux enfants de milieux modestes. N’est-ce pas caractéristique de la dérive du socialisme français, qui a fini par précipiter la classe ouvrière dans le vote extrémiste ? L’auteur accuse la droite, le Capital, d’avoir fait de l’école une chaîne de production d’ilotes, de “ bétail à usine ”, pour former les bataillons de main-d’œuvre dont l’économie a besoin. Peut-être, mais on pourrait objecter (ou ajouter, car cela n’est pas incompatible) qu’une génération d’ilotes fait aussi le bonheur de ceux qui tiennent leur électorat captif à coup de prestations sociales. De toute façon, qu’on soit de droite ou de gauche, on dirige plus facilement des illettrés ou des sous-lettrés que des individus cultivés et on ne peut pas réduire le désastre éducatif français à une seule explication. Reconnaissons toutefois à J.-P. Brighelli le mérite d’avoir dit haut et fort ce qu’on s’évertuait à dissimuler, avec de moins en moins de succès d’ailleurs."
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